L’éloquence, fruit d’un formatage médiatique ?

Depuis plus de 50 ans, les médias de masse nous ont habitués à des formats rapides, percutants, où chaque mot compte. Fiction, débats, divertissement : tout doit aller vite, être “catchy” et sans accroc. Cette esthétique de la fluidité, issue des séries américaines et du rythme effréné de l’information continue, a façonné notre perception de ce qu’est une bonne prise de parole.

Nous avons ainsi appris à admirer la parole maîtrisée, spontanée, fluide. Résultat ? Nous avons tendance à assimiler la compétence d’un individu à son aisance orale. Une erreur d’évaluation qu’il est urgent de déconstruire.

Ce que l’art nous apprend (mal) à propos de la performance

Une illusion de naturel

Chez Spitch.Paris, cela fait bientôt dix ans que nous accompagnons dirigeants et orateurs dans la maîtrise de la prise de parole, du storytelling à la rhétorique. Si nous connaissons l’impact de l’éloquence, nous savons aussi combien elle est le fruit d’un long travail.

Comme dans les autres arts — théâtre, danse, musique, sport — l’oralité performative est une compétence acquise. Le public, lui, ne voit que la facilité apparente du geste : une parole fluide, une voix assurée, un raisonnement limpide. Mais cette apparente spontanéité masque des années de travail, de doutes, de répétitions.

Un privilège d’accès et de temps

Nous oublions trop souvent que la capacité à bien parler est également déterminée par des facteurs sociaux, éducatifs et culturels. Ce n’est pas un don réservé à une élite, mais le fruit de conditions spécifiques — et rarement équitables. Le biais est alors de croire qu’une belle parole est un signe de supériorité, alors qu’elle est souvent le résultat d’un entraînement long et discret.

Éloquence ≠ compétence : attention au piège cognitif

Le cas du sophiste vs. le rhéteur

Lorsque quelqu’un s’exprime avec aisance, nous sommes souvent tentés de croire qu’il ou elle maîtrise parfaitement le fond de son propos. Ce réflexe mental est exploité depuis toujours — notamment en politique — où l’éloquence est parfois un masque de compétence.

C’est la différence entre le sophiste et le rhéteur : le premier cherche à persuader sans souci de vérité, par la seule force de la forme ; le second met la rhétorique au service de convictions sincères, construites sur des faits, de la logique et une réflexion véritable.

La rhétorique au service de la vérité

Bien utilisée, la rhétorique est un outil noble : celui qui permet à une idée juste de convaincre. Le danger ne réside pas dans l’usage de l’éloquence, mais dans l’intention. Toute parole persuasive n’est pas manipulation. Ce qu’il faut interroger, ce n’est pas la performance elle-même, mais les motivations de celui qui la délivre.

L’éloge du doute, une intelligence trop rare

Le doute comme fondement du savoir

Lors d’une conférence récente, un orateur a été pris de court par une question imprévue. Il a hésité, bafouillé, s’est repris. Certains y ont vu une faiblesse. Nous y voyons, au contraire, un exemple de lucidité.

Nous vivons dans une société qui valorise les réponses rapides, les certitudes affichées, les punchlines. Le doute est devenu suspect. Pourtant, il est le cœur battant de toute démarche intellectuelle.

Ce que révèlent nos hésitations à l’oral

Derrière une hésitation, il peut y avoir un effort de rigueur, une envie d’être juste, de nuancer. À l’inverse, une parole trop fluide peut cacher de la superficialité, voire de la manipulation.

Une réponse instantanée à tout est rarement le signe d’une vraie compétence. Elle est souvent le masque du sophisme ou de la séduction. C’est pourquoi il faut apprendre à valoriser l’humilité, les pauses, les doutes — car ce sont eux qui révèlent souvent la sincérité d’un raisonnement.

Évaluer au-delà de la performance

Ainsi, et pour conclure, avant de juger à la hâte des compétences d’un interlocuteur ou d’un orateur, de par ses hésitations à l’oral, valorisons dans chaque hésitation l’effort de remise en cause et la tentative d’adresser la meilleure réponse possible à son auditoire et ce quitte à prendre le risque de ne pas atteindre les canons de l’éloquence que la société souhaite nous imposer. Un effort de plus en plus rare, dans une société ou l’instant prend le pas sur la réflexion.

Chez Spitch.Paris, nous formons les professionnels à une parole plus juste, plus ancrée, plus sincère. Parce que convaincre ne suffit pas : encore faut-il être convaincu soi-même.