Depuis la nuit des temps, les sociétés ont eu besoin de raconter le bien et le mal, de désigner des responsabilités et de justifier les inégalités, les sanctions ou les privilèges. Qu’il s’agisse de récits religieux, philosophiques ou politiques, le storytelling de la responsabilité est au cœur de toutes les civilisations : il dicte qui est fautif, qui mérite la punition, qui mérite la récompense — et pourquoi.
Mais ce récit n’est pas figé. Il a profondément évolué à travers les âges, sous l’influence des mutations religieuses, des révolutions philosophiques, des idéologies politiques et des bouleversements psychanalytiques. Ce que l’on considère aujourd’hui comme “juste” ou “injuste” est souvent le fruit d’un récit dominant, plus que d’une vérité absolue, ou scientifique.
L’âge du récit divin : le libre arbitre et la morale religieuse
Tout commence avec un mythe fondateur : celui de la Genèse. Adam et Ève, créés libres, sont placés dans un jardin avec une seule interdiction : ne pas manger du fruit de l’arbre de la connaissance. Ils transgressent, et la chute marque le début de la condition humaine. C’est un récit simple et puissant :
→ Il existe une loi.
→ L’individu est libre mais responsable.
→ S’il transgresse, il est puni.
Pendant plus d’un millénaire, ce modèle de responsabilité morale structure les sociétés : l’humain est pécheur, mais capable de se racheter. Le droit, la justice, l’ordre social sont fondés sur cette idée : nous sommes tous responsables de nos choix.
Le récit des Lumières : quand la société devient le fautif
Avec les philosophes des Lumières, ce storytelling se fissure. Jean-Jacques Rousseau, notamment, inverse le récit :
→ L’homme est naturellement bon.
→ C’est la société qui le corrompt.
Ici, le mal ne vient plus de la liberté individuelle mal utilisée, mais d’un contexte social injuste : la propriété, la hiérarchie, les institutions. Le storytelling de la responsabilité se déplace : le fautif, ce n’est plus l’individu, c’est le système. Robespierre s’en empare : supprimer la propriété pour supprimer le mal.
Ce tournant structural est majeur : on passe d’un récit de la faute morale à un récit de la réforme sociale.
Le récit marxiste : l’idéologie comme piège collectif
Karl Marx radicalise cette logique : ce n’est plus seulement la société, mais le mode de production lui-même qui façonne nos consciences.
→ Ce que nous pensons est déterminé par notre position dans les rapports de production.
→ Le capitalisme produit son propre récit de justification (mérite, compétition, propriété).
Le récit du bien et du mal devient un outil idéologique au service des dominants. La responsabilité individuelle est dissoute dans une lecture de classe. On ne punit plus un individu pour sa faute morale : on lutte contre un système oppressif.
Le récit freudien : l’inconscient comme théâtre de la faute
Avec Freud, le récit se déplace à nouveau, cette fois à l’intérieur de nous-mêmes.
→ Nos actes ne sont pas toujours rationnels.
→ Ils obéissent à des pulsions inconscientes, à des désirs refoulés.
Le mal n’est plus le fruit d’un choix, ni d’un système, mais d’un conflit intérieur. Le surmoi (héritier de la loi morale) lutte contre le ça (nos pulsions), avec le moi en arbitre impuissant.
Le storytelling de la responsabilité devient psychanalytique : l’humain n’est plus maître en sa propre maison, et la culpabilité devient un symptôme à soigner, non une vérité à sanctionner.
Le récit contemporain : entre libéralisme et relativisme
Mai 68 marque un moment de rupture : « Il est interdit d’interdire ». Le surmoi moral s’efface, la norme devient suspecte, l’interdit devient oppression.
→ Le récit dominant devient celui de la liberté individuelle sans entrave.
Mais paradoxalement, cette liberté cohabite avec une culture de la déresponsabilisation : tout comportement peut être excusé par un contexte, une souffrance, une histoire personnelle. La morale se privatise, et le droit se fragmente.
Une guerre des récits aux conséquences bien réelles
Ce que montre cette évolution, c’est que la question de la responsabilité n’est jamais neutre. Elle fait l’objet d’un véritable storytelling, constamment réécrit par les religions, les philosophes, les psychanalystes, les élites, les législateurs.
Et ce storytelling influence profondément :
-
Les lois que nous votons (faut-il punir, comprendre, rééduquer ?),
-
La justice que nous rendons (est-ce une faute ou un symptôme ?),
-
La manière dont nous vivons ensemble (pouvons-nous encore poser des interdits ?).
En somme, la responsabilité n’est pas un concept figé, mais un narratif mouvant, un récit de civilisation en constante négociation.
En conclusion : le mal, c’est l’autre… ou le récit qu’on en fait
Aujourd’hui encore, nous débattons : faut-il responsabiliser ou comprendre ? Punir ou réparer ? Reformater le système ou renforcer la morale individuelle ?
À travers ces débats, ce sont des récits qui s’affrontent — des visions du monde, des définitions du juste et de l’injuste.
Comprendre cette guerre des narratifs, c’est comprendre que nos institutions, nos lois et notre culture morale ne sont pas éternelles : elles sont racontées, défendues, contestées, et parfois remplacées.
Et si, à l’heure de l’IA, des algorithmes et de la justice prédictive, il était plus que jamais temps de nous demander : qui écrit aujourd’hui le récit de notre responsabilité ?
Michael Dias
Fondateur de Spitch, Voyageur, Storyteller, Speaker, Coach de Dirigeants et grand passionné de Présentations.
Retrouvez-moi sur Linkedin





