Dans une interview récente, Cristiano Ronaldo s’est dit surpris : les jeunes joueurs ne sont plus impressionnés par l’ancienneté dans un vestiaire. Ils n’écoutent plus les conseils des aînés. Ils n’en ont, pour la plupart, ni l’intérêt ni l’intuition.

Ce constat dépasse le cadre du sport. En entreprise aussi, dans l’espace public comme sur les réseaux sociaux, l’expérience, le vécu ne fascine plus. Pire : c’est parfois perçu comme suspect, encombrant, voire nuisible.

Mais d’où vient ce regard désenchanté – ou désabusé – que les jeunes générations portent sur celles qui les ont précédées ?

1. Une défiance entretenue : le jeunisme comme discours dominant

Depuis des décennies, la publicité, les récits de fiction, les représentations médiatiques ont érigé la jeunesse en valeur cardinale.

Ce culte du “nouveau monde” s’est construit contre les générations précédentes : les boomers sont devenus les boucs émissaires commodes d’un monde détraqué. Responsables du réchauffement climatique. Coupables d’avoir profité sans prévoir. Obstacles au progrès, à la diversité, à la liberté.

Une lecture simpliste, essentialisante, qui attribue aux individus les défauts d’une époque. Ce discours sert des intérêts idéologiques clairs : il absout le système économique et les rapports de pouvoir, de toute responsabilité, en désignant des individus plutôt qu’un modèle.

2. Une éducation inversée : l’enfant roi, devenu juge du monde

L’autre cause tient à l’évolution de la pédagogie. L’autorité a changé de camp.

Depuis les années 2000, une part importante de la parentalité occidentale a dérivé vers l’idéal d’un enfant au centre de tout, qu’il faut préserver à tout prix de la frustration et du conflit. L’éducation positive – bien qu’utile à certains égards – a parfois engendré une génération souvent considérée, d’adultes sans limite, incapables de faire face au réel.

Car la vie en société implique de différer ses désirs. D’accepter la hiérarchie, le désaccord, la contradiction. Elle implique aussi, parfois, de s’incliner devant l’expérience. Or, quand on a grandi sans barrière ni frustration, comment admettre qu’un autre en sache plus ? Qu’il faille écouter, apprendre, attendre son tour ?

Comme le rappelle Caroline Goldman dans File dans ta chambre, sans cadre, l’enfant ne devient pas plus libre – il devient plus fragile. Et plus seul.

3. Les effets pervers : un jeunisme au service de la décrédibilisation sociale

Ce culte de la jeunesse a aussi une utilité politique.

Il permet de disqualifier les contestations des générations précédentes, notamment celles qui dénoncent les dérives de notre système économique ou la concentration des richesses. L’argument est tout trouvé : “Si tu critiques, c’est parce que t’es vieux.”

Cette logique est forcement dangereuse. Car elle transforme la critique sociale en conflit générationnel, là où il s’agit en réalité de rapports de pouvoir, de répartition des ressources, de choix de société. L’âge ne dit rien des minorités agissantes.

4. Des préjugés qui ne disparaissent pas avec l’âge… mais qui reviennent

Un autre malentendu : celui de croire que les préjugés disparaîtront avec la fin des boomers. Les études, pourtant, montrent l’inverse.

Selon plusieurs enquêtes récentes (Ifop, Ipsos, CNCDH), les jeunes générations sont en réalité plus climato séptiques, plus sexistes, plus homophobes, plus intolérantes à la différence que leurs aînés. En 2023, l’étude de la Fondation Jean-Jaurès alertait sur la montée de l’extrême droite chez les 18-24 ans. Chez les moins de 30 ans, les propos haineux en ligne sont proportionnellement plus nombreux que chez les 60+.

Autrement dit : le progressisme n’est pas une affaire d’âge, mais de conscience.

5. Ce que cache l’essentialisation générationnelle : une vérité plus profonde

À force de parler en blocs générationnels, on oublie l’essentiel : ce ne sont pas les générations qui font l’histoire, ce sont les rapports sociaux.

Ce ne sont pas les boomers qui ont organisé l’économie financiarisée. Ce ne sont pas les jeunes qui détruisent le service public. Ce sont les détenteurs du pouvoir politique, médiatique, économique – une minorité intergénérationnelle.

Raisonner en âge, c’est éviter de nommer les structures. C’est entretenir une confusion utile à ceux qui veulent que rien ne change.

6. Et maintenant ? Le piège qui attend les jeunes générations

Enfin, ce regard désinvolte envers l’expérience recèle un piège : tôt ou tard, chacun vieillit.

Et lorsque la jeunesse ne vaut plus rien, que reste-t-il pour se sentir légitime ? Si l’on n’a jamais appris à respecter les anciens, comment se respectera-t-on soi-même en vieillissant ?

Steve Jobs, dans son célèbre discours à Stanford, le disait autrement : « Your time is limited. » Le temps passe vite. Et un jour, ceux qui moquaient les anciens seront à leur tour moqués et oubliés.

En bref : réhabiliter le lien entre générations, et sortir de la fiction du conflit

Il est urgent de dépasser la fiction du conflit générationnel. Non, les anciens ne sont pas des freins au progrès. Non, les jeunes ne sont pas tous éclairés.

Ce que nous avons à construire ensemble, c’est une culture du dialogue entre âges, fondée sur le respect, la transmission, la nuance. Refuser l’essentialisation. Refuser le mépris. Et surtout, refuser l’instrumentalisation politique de ce clivage.

Parce qu’un monde qui valorise la jeunesse sans transmission est un monde qui court vers l’amnésie.

Et l’amnésie, en politique comme en société, mène rarement vers des lendemains meilleurs.