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23 Avr 2019

Comment les gourous de la pensée positive nous accablent au quotidien

Depuis quelques années on voit se développer cette idéologie que l’on appelle la pensée positive et qui consiste principalement à insinuer que plus on positive, plus on voit le verre à moitié plein et plus on est susceptible d’accéder au bonheur et aux plaisirs de la vie.

Que ce soit dans les cultures d’entreprise, dans les posts motivationnels sur instagram, ou dans la bouche d’auto-proclamés « coachs motivationnels » aux dérives souvent sectaires, on est désormais quotidiennement confrontés à des éléments de langage incitant à ne pas se plaindre et à prendre la pleine conscience de la chance que l’on a, et ce, qu’importe la situation physique, sociale ou mentale dans laquelle on se trouve. Le bonheur ne serait question que de volonté personnelle, il suffirait donc de le vouloir.

Et si on pourrait penser qu’il ne s’agit là que d’un élan de positivité, utile dans un monde rempli de négativisme, le souci c’est que bien loin de permettre au plus grand nombre de surmonter les difficultés qu’ils rencontrent au quotidien, cette dictature de la pensée positive inciterait surtout à la responsabilisation individuelle des souffrances sociales, et serait en train de miner notre moral à tous.

Pensée positive : est-il réellement souhaitable d’arrêter de se plaindre et commencer à positiver à toute épreuve ?

Décryptage…

 

Origine de la pensée positive

 

Si encore ce matin en pensant aux likes qu’elle pourrait générer sur instagram la blogueuse lifestyle à la mode vous a dit qu’il fallait positiver pour réussir, comme elle, dans la vie, à l’origine de la psychologie positive on retrouve surtout Martin Seligman, connu notamment pour son livre « Authentic Happiness », qui créa la discipline en 1960, et vint ainsi fournir un lexique et des techniques qui tentent, tant bien que mal, de démontrer scientifiquement l’existence d’un rapport entre pensées positives, émotions positives, développement personnel, santé et succès professionnel.

Pour Seligman, le bonheur humain serait essentiellement déterminé par des facteurs individuels. La génétique compterait ainsi pour moitié ; les facteurs cognitifs et émotionnels pour 40% ; quant aux circonstances de vie et autres facteurs extérieurs (revenu, éducation, statut social), ils ne compteraient que pour 10 %.

Ainsi, toute l’œuvre de Selligman consiste, en gros, à minimiser de façon remarquable, le rôle que jouent les circonstances de la vie, en donnant davantage d’importance aux facteurs individuels et subjectifs, au détriment de tous les autres (qu’ils soient sociaux, économiques, culturels, politiques…).

Si la valeur scientifique du travail de Selligman et de ses apôtres est plus que contestable, en atteste la large analyse réalisée par Eva Illouz dans son livre « Happycratie », le souci avec cette vision de la psychologie positive réside surtout dans le fait qu’elle met en porte-à-faux chaque individu, le responsabilisant individuellement des échecs qu’il(elle) rencontre au quotidien dans sa sphère pro et perso.
 

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Psychologie positive et dérives individualistes

 

Si la psychologie positive connaît un tel succès, c’est qu’elle rencontre un certain écho dans nos sociétés devenues si individualistes.

Nous sommes en effet de plus ne plus amenés à considérer notre existence d’un point de vue individuel et non plus collectif. Le travail, par exemple, est devenu progressivement une affaire de projets personnels ou d’entrepreneuriat. L’éducation, une affaire de compétences individuelles et de talents personnels. La santé, une affaire d’habitudes et d’hygiène de vie. L’amour, d’affinités interpersonnelles et de compatibilité.

Ainsi, il n’est pas étonnant que face à l’adversité, mis sous pression par le marché de l’emploi et ses besoins de performances toujours plus exigeants, face à la comparaison permanente à laquelle nous contraignent désormais les réseaux sociaux et à la complexité toujours plus accrue de nos sociétés modernes ou le sacré a disparu, on recherche désormais individuellement des solutions à ses propres problèmes sans songer un seul instant que ceux-ci peuvent ne pas dépendre uniquement de nous, et quitte à ce que ce succès que nous recherchons se fasse au détriment d’autrui.

Un biais cognitif crée par des décennies de contenus médiatique, politique et culturel idéologisant, fort influencé par la croyance absurde et très américaine dans l’aptitude de l’individu à l’auto-détermination, et qui nous a rendu vulnérables à un raisonnement individualiste responsabilisant périlleux.
 

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Coachs motivationnels et autres marchands de sommeil

 
 

Car cette souffrance sociale, bien loin de l’ignorer, les coachs motivationnels l’ont très bien compris.

Le marché des conférences motivationnelles a en effet explosé ces dernières années. Une mode qui est venue des Etats Unis et qui s’est propagée en France récemment.

Des speakers comme Tony Robins ou Tony Hsieh, ont fait fortune en proposant conférences et stages dont l’objectif supposé est de vous faire « atteindre votre potentiel », « vous redonner confiance en vous », vous permettre d’accéder au succès professionnel ainsi qu’au bonheur personnel.

Ces conférences se regroupent en réalité la plupart du temps autour de deux axes récurrents : une invitation à la résilience face aux souffrances pro et perso et une exploitation du sentiment d’insuffisance générée par un certain culte de l’exceptionnel, qui fait ravage de nos jours, comme l’expliquait très bien Christopher Laash dans « La culture du Narcissisme ».

Car face à une souffrance au travail qui explose, ces conférenciers sont devenus les gourous auxquels font appel certaines entreprises pour « re-motiver » des travailleurs souvent lassés d’un ascenseur social bloqué, d’une mise sous pressions toujours grandissante et d’un manque croissant de conditions pour réaliser efficacement leur travail.

Davantage que d’essayer d’apporter des pistes de réflexion utiles à cette souffrance ressentie par les participants, il s’agit là surtout de discours visant à étouffer de possibles critiques sur l’origines de ces mêmes souffrances, l’organisation du travail, l’économie mondialisée, la répartition de la richesse créée ou encore l’accaparation des gains de productivité. En invitant à ravaler son esprit critique et contestataire, autrefois signes d’intelligence, devenus désormais signes d’une toxicité condamnée à l’intérieur de l’entreprise, tout comme à l’extérieur.

Si l’on souffre, si la mise en concurrence nous fait nous sentir pas à la hauteur, que notre management nous met sous pression, ou que l’on craint le déclassement social, ces coachs nous disent que ces incidences ne sont pas des échecs mais des challenges.

On nous inonde d’exemples de succès pro et perso inaccessibles, on nous dit qu’il ne dépend que de nous d’accéder à la même destinée d’exception, que la solution est en nous, il faut vouloir le bonheur. Si on n’y parvient pas, alors c’est sûrement que parce que l’on ne s’en donne pas les moyens.
 

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Cachez ce malheur que je ne saurais voir

 

Comme le dit très bien le philosophe français Gilles Lipovetsky, ne pas être heureux dans la vie ou ne pas réussir à atteindre un certain niveau de succès professionnel est aujourd’hui vécu comme une raison de culpabiliser, un indice de mauvais choix et d’une vie ratée.

Les individus étant rendus entièrement responsables de leurs décisions, des objectifs qu’ils se fixent et de leur bien-être, ne pas être en mesure de se sentir heureux, est donc de plus en plus vécu comme une source de honte.

Il suffit de balayer son feed instagram pour se rendre compte que tout le monde s’efforce de se montrer le plus heureux possible. Photos retouchées, productions audiovisuelles de haut niveau, citations « inspirantes », tout est fait pour donner envie et rendre envieux de son bonheur. « happy » est devenu le « new chic ».

La « pyramide des besoins » a été renversée, le bonheur est devenu la condition préalable au succès. On encourage désormais chacun à penser que tout se passera bien dans leur vie s’ils se mettent à croire en eux-mêmes, s’ils se montrent patients, s’ils renoncent à tout regard critique et se laissent porter par le flow.

Or le souci c’est que faire croire que ces exercices pathétiques de self-help suffiraient à améliorer le quotidien de chacun d’entre nous, sans se soucier de la transformation sociale qui rend possible l’amélioration des conditions de vie, est aussi malhonnête sur le plan intellectuel qu’indécent moralement.

Il faudrait ne pas avoir lu Bourdieu, s’asseoir sur des décennies de psychanalyse, de philosophie, de sociologie qui mettent en évidence la puissance des déterminismes inconscients, psychologiques, culturels, sociaux, familiaux et éthologiques, et qui établissent un lien de causalité direct entre les conditions sociales et l’aptitude de chacun à s’en satisfaire.

La vie bonne n’est pas aisément et également accessible à tous. L’appartenance de classe, le genre, la couleur de peau, la race, la nationalité, le capital financier et symbolique hérité, et les effets de castes génèrent des disparités, des inégalités de statut et de pouvoir qui influent de façon très significative sur le bien-être individuel. Ces différences structurelles affectent spectaculairement l’accès aux soins, la trajectoire éducative et professionnelle, les conditions de vie au quotidien, l’avenir des enfants et même les taux de mortalité, comme l’explique très bien Eva Illouz.

 

Un retour nécessaire vers plus de collectif

 

Si la psychologie positive réussit le tour de force de faire passer tout scepticisme, jusqu’alors synonyme d’esprit critique, pour de la pure négativité rétrograde, on se doit cependant de combattre cette tentation individualiste à rejoindre le mouvement.

L’individualisme a progressivement fragilisé l’ensemble des cadres traditionnels qui permettaient aux citoyens d’entretenir une conception élevée de l’intérêt commun.

La souffrance au travail, la précarité, la peur du déclassement ou de l’insignifiance, la maladie, le chômage, sont tout autant d’épreuves dans une vie que nous partageons tous.

Nous nous devons d’être critiques envers cette organisation de notre société, à l’origine de ces souffrances, et non pas contre soi-même. L’ordre économique nous veut déracinés, seuls, que l’on ne compte que sur soi-même, que l’on voit le monde comme une jungle, dans laquelle on ne serait livrés qu’à nous même, alors qu’en réalité nous sommes des millions dans la même situation.

Davantage que de s’isoler il faut s’organiser, s’unir, ne pas positiver bêtement et critiquer lorsque l’on nous demande l’inacceptable.

Le bonheur, ne vient pas de l’auto persuasion, le bonheur ce sont des conditions objectives, des conditions de vie, de travail, de santé. Le succès professionnel comme personnel ne doit pas être quelque chose d’égoïste que l’on souhaite que pour soi même au détriment des autres, c’est quelque chose qui se partage et qui se construit ensemble.

 

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Michael Dias
m.dias@spitchconsulting.com

Fondateur de Spitch, Storyteller, Speaker, Coach de Dirigeants et grand passionné de Présentations. ll est professionnellement issu du Marketing et de l’univers de la Téléphonie Mobile.
 
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