Récemment, le président de la République a pris la parole pour alerter sur la nécessité d’un effort de réarmement face à la menace géopolitique actuelle. Le Journal du Dimanche a par ailleurs interprété cette déclaration comme une tentative de jouer sur la peur, suggérant que cette approche était partagée en privé par le président avec ses proches et son gouvernement.
Dans son discours, E.Macron a affirmé notamment que nous devrons “faire des efforts, sans que les impôts soient augmentés”, expliquant que cela nécessitera “des réformes, du choix, du courage” pour réarmer la France et l’Europe. Mais c’est surtout un passage particulier qui a suscité des réactions : le président a établi un parallèle entre le sacrifice de notre modèle social et l’effort de réarmement, déclarant que nous allons devoir, travailler plus et faire des efforts”.
Au-delà du fond du débat, il m’a semblé intéressant de décrypter la “rhétorique de la peur” employée et les mécanismes de persuasion sous-jacents. Une approche s’inscrit dans une tradition politique historique où la peur et le sacrifice sont souvent utilisés pour justifier les privilèges de certains et exiger des efforts des autres. Décryptage…
Une stratégie ancestrale
Depuis des siècles, les dirigeants exploitent la peur et le besoin de sacrifice pour asseoir leur autorité. Edward Bernays, considéré comme le père des relations publiques modernes, a démontré comment influencer l’opinion publique pour servir des intérêts pas toujours collectifs. De même, Noam Chomsky et Edward S. Herman, dans La Fabrication du consentement, ont analysé comment les médias jouent souvent un rôle clé dans cette stratégie, diffusant des récits favorables aux cercles de pouvoir.
Lorsque E.Macron met en avant un monde dangereux et incertain pour justifier une réforme sociale et économique difficile, il s’inscrit dans cette longue tradition. À travers cette analyse, nous allons explorer dix stratégies clés utilisées historiquement pour créer le consentement de la population par la peur.
1. La rhétorique du bien commun
Comment ça fonctionne :
La rhétorique du bien commun consiste à convaincre le public que des sacrifices individuels sont nécessaires pour atteindre un objectif plus large et plus noble, souvent au nom de la collectivité. Ce type de discours transforme les difficultés ou les contraintes économiques et sociales en un devoir patriotique ou moral. En désignant le sacrifice comme une action bénéfique pour “tout le monde”, les dirigeants mobilisent un sentiment de solidarité nationale qui peut rendre l’acceptation des réformes ou des sacrifices plus facile.
Exemple avec l’allocution d’Emmanuel Macron :
Dans son discours, E.Macron a affirmé que “l’avenir de l’Europe ne doit pas être tranché à Washington ou à Moscou”, ce qui place la question du réarmement et des efforts collectifs dans un contexte de défense nationale. Ce discours transforme une nécessité économique, comme le réarmement, en un impératif patriotique, en insistant sur le fait que les sacrifices sont indispensables pour la souveraineté de l’Europe et de la France.
2. La peur et la menace extérieure
Comment ça fonctionne :
Utiliser une menace extérieure, qu’elle soit géopolitique, économique ou sanitaire, permet de créer un climat de peur. Cette peur rassemblant la population derrière ses dirigeants, elle justifie des politiques d’urgence, des sacrifices ou des réformes difficiles. La perception d’une menace immédiate est un puissant moteur de consentement, car elle pousse à la cohésion nationale et au soutien de mesures exceptionnelles.
Exemple avec l’allocution d’Emmanuel Macron :
E.Macron met en avant la “menace russe”, ainsi que des attaques dans les airs, en mer, dans l’espace et derrière nos écrans. Par cette construction d’un danger extérieur omniprésent, il place la France et l’Europe en situation de vulnérabilité. Cela justifie des efforts et sacrifices, y compris en matière de réarmement, sous prétexte de protéger la nation d’une menace imminente.
3. La méritocratie biaisée
Comment ça fonctionne :
Cette stratégie consiste à attribuer le succès des élites à leur mérite personnel, tout en occultant les inégalités sociales et économiques structurelles. Cela permet de créer l’illusion qu’en travaillant dur, tout le monde peut atteindre le sommet, tandis que les inégalités de départ sont invisibilisées. En parallèle, la classe dominante ne se sent pas responsable des difficultés des autres, tout en exigeant des sacrifices des classes inférieures.
Exemple avec l’allocution d’Emmanuel Macron :
Le discours de E.Macron n’évoque que partiellement la notion d’effort partagé. En niant une augmentation des impôts, et en invitantà “travailler plus”, les élites ne sont pas directement confrontées aux mêmes sacrifices. L’idée de “mérite” est utilisée pour justifier des réformes qui touchent principalement les classes moyennes et populaires, tout en préservant les privilèges des plus aisés.
4. La glorification du sacrifice
Comment ça fonctionne :
Faire du sacrifice une valeur positive est un moyen puissant de transformer la souffrance ou l’effort en un acte noble. La glorification du sacrifice, où celui-ci est présenté comme un honneur ou une nécessité patriotique, rend l’acceptation des contraintes plus facile, voire souhaitable, car elle véhicule l’idée que celui qui sacrifie agit pour un bien plus grand.
Exemple avec l’allocution d’Emmanuel Macron :
E.Macron appelle les Français à un “effort collectif” et explique que “nous devons travailler plus”. Ce discours valorise le sacrifice personnel et collectif comme étant nécessaire pour le bien-être national. Il construit l’image du sacrifice comme un geste héroïque et indispensable pour surmonter les défis géopolitiques, donnant à l’effort une dimension morale.
5. La distraction et le divertissement
Comment ça fonctionne :
Lorsqu’une crise ou une menace est mise en avant, elle peut détourner l’attention de problèmes plus complexes ou plus graves. En concentrant le débat public sur des enjeux tels que la sécurité ou les menaces extérieures, des sujets tels que les inégalités sociales, économiques ou politiques peuvent être relégués au second plan.
Exemple avec l’allocution d’Emmanuel Macron :
Pendant que E.Macron focalise son discours sur le réarmement et la menace extérieure, les questions d’inégalités économiques ou de réformes internes passent au second plan. Cela détourne l’attention des défis sociaux et économiques qui sont souvent plus complexes et impopulaires à aborder.
6. Le fatalisme et la résignation
Comment ça fonctionne :
En présentant une situation comme inévitable ou en affirmant que le changement est déjà en cours, les dirigeants amènent la population à accepter les réformes difficiles sans trop de résistance. Le fatalisme peut réduire la contestation en présentant la réalité comme une évolution naturelle et inéluctable.
Exemple avec l’allocution d’Emmanuel Macron :
E.Macron parle de “nouvelle ère”, une expression qui suggère que des changements profonds sont nécessaires et que ceux-ci sont irréversibles. Cela amène à penser que les efforts exigés, bien que difficiles, font partie d’une transition inévitable, réduisant ainsi les chances de contestation.
7. L’illusion de la participation
Comment ça fonctionne :
Les gouvernements appellent souvent à la participation citoyenne en proposant des consultations ou en incitant les gens à “prendre leurs responsabilités”. Cependant, ces appels ne modifient pas véritablement le processus décisionnel, qui reste sous le contrôle des élites. Cela permet de donner l’illusion de démocratie tout en consolidant un pouvoir centralisé.
Exemple avec l’allocution d’Emmanuel Macron :
E.Macron encourage les citoyens à “s’engager” et à “prendre leurs responsabilités”, mais les décisions stratégiques, comme celles liées à la défense et au réarmement, restent largement contrôlées par l’État et ses élites, réduisant ainsi toute véritable possibilité de participation populaire.
8. L’ennoblissement des élites
Comment ça fonctionne :
Les dirigeants se présentent comme les protecteurs et les visionnaires de la nation, se positionnant comme ceux qui prennent les décisions difficiles pour le bien de tous. Cet ennoblissement leur permet de justifier leurs privilèges et leurs actions en se présentant comme essentiels à la sécurité et au bien-être de la société.
Exemple avec l’allocution d’Emmanuel Macron :
E.Macron se pose en garant de la sécurité nationale en affirmant qu’il a “décidé d’ouvrir le débat stratégique sur la protection par notre dissuasion nucléaire”. Ce discours le place comme un protecteur visionnaire de la nation, renforçant son image de dirigeant indispensable.
9. La division des classes subalternes
Comment ça fonctionne :
Plutôt que de remettre en cause le pouvoir des élites, les populations sont souvent divisées en sous-groupes qui se concentrent sur des conflits internes, empêchant une mobilisation collective contre les élites. Cela peut être basé sur des différences de classe sociale, de génération ou de secteur d’activité.
Exemple avec l’allocution d’Emmanuel Macron :
E.Macron semble encourager une division entre ceux qui doivent fournir un effort supplémentaire (les classes moyennes et populaires) et ceux qui bénéficient des réformes sans réellement y participer. Ces divisions affaiblissent la résistance collective et limitent les possibilités de contestation unifiée.
10. La répression subtile
Comment ça fonctionne :
Les voix critiques sont souvent discréditées ou marginalisées par des moyens subtils, comme l’accusation de “complotisme” ou de “négationnisme”. Cela permet de maintenir le contrôle tout en réduisant l’impact des contestations légitimes.
Exemple avec l’allocution d’Emmanuel Macron :
Les voix dissidentes qui s’opposent aux discours d’E.Macron ou qui critiquent la manipulation de la peur sont parfois accusées de comportements irrationnels ou de complotisme. Cela sert à les marginaliser et à minimiser leur influence dans le débat public.
Les dangers de l’heuristique de la peur
Ces techniques sont du ressort de ce que le philosophe allemand Hans Jonas appelait l’heuristique de la peur. Un mécanisme psychologique où les individus prennent des décisions ou adoptent des comportements en réponse à une menace perçue, souvent de manière irrationnelle ou exagérée. En d’autres termes, face à une situation perçue comme dangereuse ou inquiétante, les gens sont plus susceptibles de réagir rapidement et de manière émotionnelle, en privilégiant des solutions qui semblent répondre à cette peur, même si ces solutions ne sont pas nécessairement les meilleures ou les plus rationnelles.
Ce phénomène peut être utilisé par des acteurs politiques, des médias ou des entreprises pour influencer les comportements et orienter les décisions des individus, en mettant l’accent sur les risques et en jouant sur leurs émotions. Par exemple, une campagne de peur pourrait exagérer une menace pour amener les gens à accepter des décisions ou des politiques qu’ils refuseraient autrement.
L’utilisation de la peur comme levier politique peut avoir des conséquences dramatiques :
- Prises de décisions irrationnelles : Sous l’effet de la peur, les citoyens acceptent parfois des mesures qu’ils refuseraient en temps normal.
- Manipulation médiatique : La peur devient un outil marketing pour la publicité, la politique ou le journalisme.
- Stress et anxiété accrus : Un climat anxiogène généralisé pousse au repli sur soi et à l’acceptation passive des décisions gouvernementales.
Anne-Cécile Robert, dans son ouvrage “La Dictature de l’émotion”, explique que plus on perçoit la réalité par le prisme de l’émotion, plus on se dépossède des outils nécessaires pour l’analyser. Selon elle “ces incitations à la guerre donnent une vision qui incite à l’humilité et non pas à la révolte”, favorisant ainsi un climat propice à l’idéologie sécuritaire.
Conclusion : rester vigilants face aux discours alarmistes
Si le recours à l’heuristique de la peur peut être utile lorsque l’on est face à un public qui n’est pas conscient des risques qu’il encours, il est reste néamoins indispensable de rester en capacité d’évaluer la situation. Face à ce type de rhétorique, la vigilance citoyenne et une presse indépendante sont les seuls remparts contre la manipulation de l’opinion publique. Il ne s’agit pas de nier les défis géopolitiques, mais de questionner les solutions proposées et de s’interroger sur les intérêts qu’elles servent réellement.
Quand un gouvernement demande des sacrifices, la question essentielle à se poser est toujours la même : au bénéfice de qui ?
Michael Dias
Fondateur de Spitch, Voyageur, Storyteller, Speaker, Coach de Dirigeants et grand passionné de Présentations.
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